01Sondages : la population veut ralentir l’IA, les dirigeants accélèrent
Trois sondages publiés ces derniers mois en France et aux États-Unis convergent vers un même constat : les citoyens sont massivement inquiets face au développement effréné de l’intelligence artificielle et ils réclament des garde-fous. Cette inquiétude traverse les générations, les frontières et tous les bords politiques. Et nos dirigeants, eux, accélèrent.
En France, une demande de ralentissement quasi unanime
Le 6 mai 2026, le Centre pour la Sécurité de l’IA (CeSIA) a publié la première grande enquête détaillée sur ce que pensent les Français de l’IA. Les résultats, obtenus sur un échantillon représentatif de 2 065 Français, sont sans ambiguïté.
Seuls 8 % des Français souhaitent accélérer le développement de l’IA. À l’inverse, 42 % veulent le ralentir fortement ou le mettre en pause. Autrement dit, pour chaque personne qui veut appuyer sur l’accélérateur, cinq veulent freiner. Les Français sont aussi trois fois plus nombreux à vouloir que l’IA soit orientée d’abord vers la sécurité, les droits et l’éthique (62 %) plutôt que vers la performance et l’innovation (21 %).
Cette volonté de régulation est massive et surtout transpartisane. 78 % des Français sont favorables à des accords internationaux pour interdire les usages de l’IA qui menacent la vie humaine ou les droits fondamentaux. Seuls 9 % s’y opposent, soit un ratio de neuf favorables pour un opposant. Du Rassemblement National (74 %) à La France Insoumise (79 %), en passant par la majorité présidentielle (88 %) et Les Républicains (89 %), tout le monde converge. Une unanimité rare dans le paysage politique français actuel. Le graphique ci-dessous donne à voir la répartition complète des préférences des Français sur le rythme du développement de l’IA.
Quels sont les risques qui inquiètent le plus ? La désinformation et la manipulation de l’opinion (82 %), les cyberattaques (80 %), l’aide à la conception d’armes chimiques, biologiques ou nucléaires (78 %), les armes autonomes et l’escalade militaire (75 %). Également 75 % des Français se disent inquiets d’une perte de contrôle sur des systèmes d’IA. Il y a encore deux ans, le risque que des systèmes d’IA échappent à la maîtrise humaine était jugé spéculatif et réservé à quelques chercheurs ; c’est désormais une préoccupation largement partagée par le grand public.
Aux États-Unis, un soutien de 20 contre 1 pour des évaluations de sécurité
Le constat est le même de l’autre côté de l’Atlantique. Une enquête publiée par l’Institute for Family Studies révèle que 82 % des électeurs américains veulent que la Maison Blanche impose des évaluations de sécurité sur les systèmes d’IA, contre seulement 4 % qui s’y opposent. Un ratio de 20 contre 1.
Contrairement à la plupart des sujets qui polarisent l’opinion américaine, cette demande est massivement bipartisane : 90 % des électeurs de Trump et 79 % des électeurs de Harris sont favorables à ces évaluations préalables, avec une opposition quasi inexistante des deux côtés (3 % et 5 %). 87 % des Américains exigent en particulier des évaluations sur l’impact qu’aura l’IA sur le bien-être des enfants et des familles.
L’étude a soumis onze catégories de préjudices potentiels, de la santé mentale aux arnaques en passant par la vie privée. Pour chacune, une majorité écrasante du public soutient le besoin d’évaluation préalable. Les citoyens s’inquiètent donc d’un spectre de menaces bien plus large que celui pris en compte par les décideurs. Et l’idée selon laquelle l’industrie de l’IA devrait progresser sans entrave, défendue par les accélérationnistes, est rejetée par la population.
Chez les jeunes, l’enthousiasme s’effondre
On pourrait croire que la jeune génération, plus à l’aise avec ces outils, serait plus favorable. C’est l’inverse. Un sondage Gallup publié en avril 2026 auprès des 14-29 ans révèle un effondrement de l’enthousiasme.
Il a chuté de 14 points en un an pour ne plus concerner que 22 % des sondés. L’espoir lié à ces technologies recule également (18 %, en baisse de 9 points), tandis que la colère grimpe et concerne désormais près d’un tiers des jeunes sondés (31 %). Même les utilisateurs quotidiens de l’IA se disent de moins en moins emballés.
Huit jeunes sur dix estiment que s’en remettre à l’IA pour travailler plus vite rendra l’apprentissage de nouvelles compétences plus difficile. Ils ne sont plus que 31 % (contre 42 % l’an dernier) à penser que l’IA les aide réellement à être plus créatifs. Et près de la moitié de ceux qui sont déjà sur le marché du travail estiment que les risques pour leur emploi dépassent largement les bénéfices.
Cette défiance se manifeste aussi publiquement. En avril, Eric Schmidt, ancien PDG de Google et fervent défenseur de l’accélération, a été hué lors de son discours d’ouverture à l’Université de Princeton pour des propos sur l’IA que les étudiants ont jugés déconnectés. Le fossé entre les promoteurs de l’IA et ceux qui devront vivre avec se creuse.
Pendant ce temps, les dirigeants accélèrent
Face à cette demande citoyenne massive, que font nos responsables politiques ? Ils foncent dans la direction opposée. Au Sommet de Paris en février 2025, Emmanuel Macron annonçait 109 milliards d’euros d’investissements dans l’IA en France. Ursula von der Leyen promettait 200 milliards au niveau européen, avec pour mot d’ordre « accélérer ». Et le règlement « Digital Omnibus », soutenu par la France et en cours d’adoption, repousse de deux ans l’application des règles de sécurité de l’AI Act pour les systèmes à haut risque.
D’un côté, des populations qui demandent prudence, éthique et règles communes. De l’autre, des dirigeants qui investissent des centaines de milliards sans condition de sécurité et qui érodent les protections existantes. Le décalage est devenu insoutenable.
Une question démocratique
Ce que ces sondages révèlent, au-delà des chiffres, c’est un problème démocratique fondamental. Sur un sujet qui pourrait redéfinir profondément nos sociétés, nos emplois et notre rapport à la vérité, les choix structurants sont aujourd’hui faits sans débat public réel et contre les préférences exprimées par les citoyens.
La perte de contrôle sur des systèmes d’IA toujours plus puissants inquiète 75 % des Français. Face à ce risque, la solution est simple : si nous ne construisons pas d’IA générale, nous ne pouvons pas en perdre le contrôle. C’est un choix de société majeur, qui doit relever d’une décision démocratique.
Sur ce point, l’unanimité existe déjà dans la population. De gauche à droite, en France comme aux États-Unis, chez les jeunes comme chez les plus âgés, le message est le même : ralentissons, encadrons, donnons-nous le temps de réfléchir. Reste à faire entendre cette voix dans le débat public, et à lui donner du poids dans les décisions.
C’est précisément l’objectif de Pause IA. Si vous partagez ces inquiétudes, vous pouvez donner à nos groupes locaux les moyens d’agir grâce à notre financement participatif. Notre collecte avance bien, et vous pouvez nous aider à atteindre le premier palier permettant d’offrir à nos bénévoles du matériel militant, que ça soit en participant financièrement ou en partageant la page autour de vous ! Plus nous serons nombreux et efficaces à porter cette exigence dans l’espace public, plus il sera difficile pour les dirigeants de continuer à l’ignorer.
|