Pas de pilote dans l'avion France
Avec une IA hors de contrôle, qu'est-ce qui pourrait mal se passer pour notre modèle économique et social ?
Aucune limite n'arrête pour le moment les géants américains de la tech, ni réglementaire, ni capitalistique, ni physique (énergie). Le développement des modèles d'IA de pointe se poursuit donc, sans autre intention que de les rendre capables de faire aussi bien ou mieux que les humains dans quasiment tous les domaines. Avec, à la clé, la promesse d'une croissance économique à deux chiffres, nécessaire pour assurer la rentabilité future des capitaux investis, mais dont le contenu reste pour le moins flou.
À tâtons dans le brouillard
Alors, cette croissance ? Il paraît clair que l'IA puisse être plus productive que les humains dans des tâches de plus en plus nombreuses, et par là augmenter les bénéfices des entreprises. On veut bien admettre qu'elle puisse rendre le travail plus intéressant pour les humains en les « augmentant » (mais ça peut aussi être l'inverse). On voit aussi que, même si le processus peut être complexe, le déploiement de l'IA dans les entreprises semble déjà inévitable dans de nombreux domaines : celles qui ne l'utiliseront pas ne pourront pas résister à la concurrence. On verra même se créer des entreprises entièrement pilotées par l'IA, sans employé ou presque.
Au-delà de ces généralités, personne ne sait dire à quoi l'économie de demain ressemblera, sinon qu'il y aura moins d'humains occupés à des tâches purement intellectuelles ou, à terme, purement manuelles (le développement de la robotique étant également boosté par les progrès de l'intelligence artificielle). L'avenir se laisse d'autant moins appréhender que le moteur de cette mutation est une technologie littéralement incontrôlée, dont les « progrès » vont de pair avec une insécurité croissante (voir notre article sur le modèle Mythos).
Faut-il croire les optimistes pour qui la révolution de l'IA, comme les révolutions industrielles avant elle, va supprimer des emplois pour mieux en créer d'autres et finalement déboucher sur une plus grande prospérité (théorie de la destruction créatrice) ? Non car cette révolution-là est beaucoup plus rapide que les précédentes : tout va beaucoup trop vite, sans stratégie industrielle claire, sans amortisseur social, sans réorientation rapide de notre système éducatif.
Le scénario le plus probable : un chômage massif et brutal
Dans un premier temps, ce seront surtout les jeunes qui ne trouveront plus d'emploi. Les tâches habituellement confiées à des juniors seront de plus en plus effectuées par l'IA, laquelle sera mise en place et contrôlée par des personnes expérimentées. Outre les préjudices causés aux individus de cette génération, les conséquences systémiques sont graves : les diplômes se démonétisent puisqu'ils ne procurent plus d'emploi. Sans emploi, l'acquisition d'expérience devient impossible, de même que la transmission des plus âgés vers les plus jeunes.
À la différence de crises précédentes (désindustrialisation, automatisation, informatique, mondialisation) qui ont touché progressivement des travailleurs peu qualifiés ou très spécialisés, les premières tâches automatisables par l'IA sont celles effectuées par des professions intellectuelles aux salaires relativement élevés par rapport à la moyenne. C'est donc un volume important de recettes de cotisations sociales qui est menacé de volatilisation à court terme. L'évolution dépend ensuite des progrès de l'IA, susceptibles de monter à nouveau en flèche et entraînant une nouvelle vague d'automatisation (c'est le scénario « Conductor » de l'étude OEM/COFACE cité dans notre premier article).
Notre modèle socio-économique en jeu
Il est impensable, dans une économie sans ligne directrice claire, que les personnes déclassées par l'IA puissent acquérir en quelques mois de nouvelles compétences non remplaçables par l'IA (si elles les acquièrent jamais) et trouver un nouvel emploi.
Ce qui est certain en revanche, c'est qu'une fonte rapide et irréversible des revenus du travail remettrait en cause notre modèle de société. Schématiquement, moins de travail, c'est moins de cotisations sociales donc moins d'argent pour assurer le versement de prestations (assurance chômage, maladie, retraite…). C'est moins de revenus pour vivre, pour consommer et pour faire tourner l'économie des biens et services de consommation.
Même Sam Altman, le PDG d'OpenAI, s'en inquiète. Dans une note publiée en avril 2026, il enjoint aux pouvoirs publics de considérer des solutions telles qu'un revenu de remplacement, la création d'un fonds alimenté par les entreprises de la tech, ou d'autres.
Dépendance inacceptable
Méditons sur cette perspective : voulons-nous que nos vies dépendent des revenus d'entreprises hyper-puissantes, dont les produits ont par ailleurs des effets délétères sur nos démocraties, nos cerveaux, notre santé mentale, nos ressources naturelles ? Ou préférons-nous garder le contrôle de notre économie et de notre modèle social ?
Mais au fond, quel contrôle nous reste-t-il, et comment le conserver ? Dans un monde où la croissance économique dépendra de moins en moins du travail et de plus en plus du capital investi dans l'intelligence artificielle et ses infrastructures, ce sont les revenus de ce capital qui devront être redistribués. Qui décidera si ce capital sera investi dans la santé pour tous et la transition écologique ou dans la guerre et la colonisation de la planète Mars ?
Derrière la question de l'emploi, c'est véritablement notre monde qui est en jeu. Il faut bien comprendre que les progrès de l'intelligence artificielle générale accélèrent de manière incontrôlée la destruction de notre modèle socio-économique, pour le remplacer par une dépendance gravissime à la superpuissance de la Silicon Valley, des États-Unis et de la Chine.
Cette perte de souveraineté n'est pas acceptable : nous demandons un moratoire international sur l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle de pointe, le temps nécessaire pour que les conditions de sécurité et de contrôle démocratique soient réunies.
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